Une journée ordinaire à Cracovie
posté le 12/03/07
"Qu'est-ce que tu fous en Pologne le Français
?!?" me dit un jour Kiszka qui n'avait
pourtant pas pour habitude d'exprimer tout haut ses
opinions. La remarque avait fusé soudainement,
comme si cette question l'avait taraudé depuis
toujours et qu'il n'avait jamais osé la poser.
C'était d'ailleurs la première fois
qu'il manifestait un quelconque intérêt
pour moi, l'unique travailleur étranger de
l'entreprise. C'était une de ces journées
ennuyeuses ou personne n'avait goût à
l'ouvrage si tant est que nous ayons jamais eu de
motivation pour ce sale boulot. Et comme ni Jacek
ni Bogdan n'étaient supposés
venir faire une inspection, nous en profitions pour
tirer allègrement au flan.
La banlieue de Cracovie
Ce jour-là, au lieu de nous terrer tels des
rats au fond d'une cave, comme nous le faisions
généralement pour siffler une flaszka
(litron de vodka), nous nous étions rassemblés
entre deux blocs. Le temps était à
la douceur. Pelles et pioches négligemment
jetées sur l'épaule, nous devisions,
le visage poussiéreux et la mise débraillée.
La discussion portait sur nos salaires que tout
le monde jugeait pitoyables. Quelques 500 zlotys,
si mes souvenirs sont bons, variable selon l'ancienneté.
Une misère en somme et une raison de plus
pour glander. Sur cette triste constatation, un
des gars avait fini par lancer avec amertume : "Tak
jest w Polsce kurwa ! niestety !" (c'est
la Pologne putain ! malheureusement !)
Et Kiszka qui n'avait jamais daigné
m'adresser un mot si ce n'est un laconique czesc
! (salut!) m'avait soudain pris à parti :
"Mais putain qu'est-ce que tu fous en Pologne,
le Français ?!?" m'avait-t-il dit dans
son polonais natal, en ajoutant immédiatement
: "Wez zone i wracaj do Francji !"
(prends ta gonzesse et casse-toi en France !)

Le tram du boulot
Son apostrophe me déconcerta, d'autant que
toute l'attention s'était soudain reportée
sur moi et que les gars attendaient une réponse
claire.
Je réussi malgré tout à balbutier
avec mon fort accent métèque : "Moi
bien en Pologne ; Cracovie jolie ville ; très
culturelle ; intéressant aussi étudier
langue de fiancée à moi ; langue de
vous
". Devant ces explications désordonnées,
Kiszka n'avait pu s'empêcher de s'exclamer
: "Qu'est-ce que tu déconnes ! Tu ne
feras jamais de fric ici le Français !"
Il
s'agissait bien de cela : la tune, le flouze. En
France du blé il y en avait partout ! Il
n'y avait qu'à se baisser ! Je dû rougir
de honte d'être ainsi pris à parti
mais je renchéri avec aplomb : "Je me
fous de argent, ça me pas intéresse
! pas important dans vie !" des trucs de gros
naif candide, plein d'émotions. J'évitais
toutefois de me lancer dans des explications trop
hasardeuses, d'alléguer ma passion soudaine
pour l'une de leur adorable compatriote, d'invoquer
l'inclination, l'attachement sincère et désintéressé.
Toutes choses auxquelles ils étaient totalement
hermétiques.
Perplexes, les gars m'avait lancé des regards
de commisérations. Quant à Kiszka,
il me considéra bizarrement, pas vraiment
convaincu de ma réponse et la conversation
dévia vers des sujets plus rassurants telle
que la meilleure façon d'utiliser une pelle
sans trop se casser le dos. Et puis chacun rejoignit
son poste de chantier... Je crois que nous étions
sur celui de Kurdwanow.
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Kurdwanow
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